Mémoire(s) des villes


Dans Une certaine idée de l’Europe, Georges Steiner faisait remarquer à quel point l’espace des villes européennes est saturé de mémoire : chaque rue, chaque place, chaque boulevard portant le nom d’un homme illustre, qu’il soit artiste ou philosophe, homme politique ou compositeur.
Ainsi, sans que nous n’en ayons une conscience pleine, nous ployons sous le poids de cette mémoire ou, du moins, nous en sentons constamment la présence – que ce soit effectivement dans le nom de nos rues, dans l’architecture de nos villes, ou dans les méandres des petites ruelles qui nous évoquent un temps plus ancien, antérieur à la rectitude des boulevards du Paris d’Haussmann.
Il faudrait d’ailleurs se garder de ne voir dans les noms des rues qu’une dimension anecdotique : à partir de 1939, on supprima à Leipzig tous les noms des rues d’origine juive, signe de la charge collective – et politique – de la nomination de l’espace public.
L’organisation des villes nord-américaines, en tout cas de Montréal, diffère tout à fait des villes européennes. C’est d’ailleurs ce qui frappe souvent le voyageur européen : les rues sont tout à fait perpendiculaires et l’organisation de l’espace urbain y paraît bien plus rectiligne. Cela peut, d’ailleurs, présenter quelques avantages : on s’y repère bien plus aisément. Mais, inversement, on peut regretter de ne pas pouvoir s’y égarer et flâner en y perdant le sens de l’orientation. On peut se perdre dans les ruelles de Lisbonne ou de Prague, il paraît plus difficile de se perdre dans les rues de Montréal (quoique, à la réflexion, cela pourrait sans doute être possible, mais ce ne serait pas, néanmoins, dans le même égarement labyrinthique, ni dans le même rapport à l’espace urbain). Sans doute est-ce encore plus flagrant dans la plupart des grandes villes nord-américaines qui, somme toute, ne sont pas faites pour être parcourues à pied.
En ce qui concerne Montréal, on pourrait trouver la charge d’histoire qui semble lui faire défaut, si on la compare à une vieille ville européenne, dans certains noms de rues qui portent le nom de notables montréalais (comme la rue Beaubien) voire d’un « gendarme de la garde du Roi, coureur des bois et explorateur » (l’avenue Duluth), si l’on en croit ce site de la ville qui offre aussi de belles images d’archives.
On peut aussi voir se perpétuer la division historique entre quartiers plutôt anglophones et allophones et quartiers majoritairement francophones d’un côté et de l’autre du boulevard Saint-Laurent.
Ceci dit, l’empreinte du temps et de l’histoire y paraît, de manière générale, bien moindre. Pourtant, pour ma part, je la ressens de deux manières, dans deux éléments architecturaux de la ville bien disparates : les églises (et surtout ce qu’on en fait) et les anciens bâtiments industriels ou usines, témoins de l’époque de la révolution industrielle (ce sera l’objet de ma deuxième note, patience ! Et, c’est promis, elle arrivera plus rapidement qu’à l’accoutumée).

Commençons par les églises. Il s’agit là d’un exemple assez étonnant de politique patrimoniale et de rapport à une certaine mémoire collective.
Et pour en parler, rien ne vaut la démarche de deux artistes qui s’intéressent à ces enjeux. Je m’arrêterai d’ailleurs davantage sur le travail d’Isabelle Hayeur, exposé ces jours-ci à la Galerie Pierre François Ouellette sous le titre L’envers du décor.
Lorsque nous avons visité Québec, nous avions été frappés par la façade fantôme d’une église qu’on pouvait apercevoir, un peu en hauteur, et dont le corps de bâtiment était inexistant, comme s’il s’agissait d’un décor de théâtre. Si la façade avant pouvait faire illusion, on se rendait bien compte, dans la vue arrière que nous en avions, qu’elle s’ouvrait sur le vide. Cet « envers du décor » est l’objet du travail d’Isabelle Hayeur (une réflexion très riche sur la manière dont nous construisons et nous habitons notre espace urbain, et que je ne pourrais évoquer aujourd’hui que très partiellement).
Ce travail porte sur l’église Saint-Vincent de Paul, construction de style néo-classique laissée à l’abandon et à l’état de façade suite à sa démolition « sauvage », sans permis en 2006 par un promoteur immobilier. Apparemment, les amendes prévues par la Loi sur le patrimoine culturel sont trop minimes pour décourager de telles pratiques. Une histoire plus détaillée de cette église se trouve ici et là.
Isabelle Hayeur met en perspective cette façade délabrée et tronquée, matérialisant une histoire en ruines, avec une autre forme de rapport au passé : dans le vieux Québec, classé au patrimoine mondial de l’Unesco, fleurissent petites rues, façades bien entretenues et enseignes « à l’ancienne », partie de Québec qui ne manque d’ailleurs pas de charme pour le touriste de passage.

Photographies: Isabelle Hayeur
Où se situe, finalement, la mémoire d’une ville ? Et si, à l’exemple de cette mode qui perdura longtemps et connu son apogée au 19e siècle, on méditait sur les ruines ?
Bernardo Bellotto, Les ruines de la vieille église de Dresde, 1765
En regardant le travail d’Isabelle Hayeur, j’ai pensé au goût, en peinture, du « ruinisme », où l’on trouve d’ailleurs quelques exemples d’églises en ruines. Saint-Vincent de Paul et ses ruines délaissées peuvent sans doute parler infiniment plus, ou du moins d’une manière différente, que les rues policées du vieux Québec, si charmantes soient-elles. La question que le travail d’Isabelle Hayeur pose, à mon sens, c’est celle de la manière dont se montre et se conserve l’histoire et, au-delà, le signe d’un certain rapport commun au temps et à sa propre histoire. Ces ruines sont, certes, moins séduisantes, mais elles nous parlent d’une autre Histoire, plus marginale, mineure en somme, plus humaine et moins « officielle ». Elles correspondent sans doute à la définition que donnait Marc Augé d’une ruine : un résidu d’architecture possédant « une aptitude à faire sentir le temps – le temps pur – sans résumer l’histoire ni l’achever dans l’illusion du savoir ou de la beauté ».


La manière dont s’est clos, en février dernier, l’histoire de la façade de l’Église Saint-Vincent de Paul est tout aussi éloquente. À ce jour, la façade n’existe plus : elle a été détruite. Pour « punir » le promoteur, on lui imposera d’intégrer les éléments architecturaux dans la nouvelle architecture du projet (un hôtel de luxe…). La façade sera donc intégrée, en morceaux, dans la construction de l’hôtel. Il paraît difficile de se réjouir, comme le fait le promoteur, de cette mémoire collective mise en morceaux, parcellisée, voire digérée dans un lieu sans mémoire, voué par sa nature même au passage, voire à l’anonymat.
De l’église, au final, il ne restera donc rien.
En prenant l’exemple du World Trade Center de Manhattan, où l’on se hâte de reconstruire pour effacer au plus vite la trace de l’histoire, Marc Augé avance que « l’histoire à venir ne produira plus de ruines », car elle n’aura plus le temps de s’y attarder. Il ajoute aussi que les ruines « ne sont plus concevables aujourd’hui, elles n’ont plus d’avenir, si l’on peut dire, puisque précisément, les bâtiments ne sont pas faits pour vieillir, accordés en cela à la logique de l’évidence, de l’éternel présent et du trop-plein ».
La mise en scène des ruines, c’est justement le point de départ de l’installation d’un autre artiste québécois, Jean-Marc Mathieu Lajoie, qui a récupéré des fragments, objets, morceaux de la chapelle des Franciscaines de Québec, promise à la destruction. Cette chapelle n’a jamais été reconnue monument historique ni par la ville de Québec, ni par le ministère de la culture et, là encore, elle est devenue la propriété d’un promoteur immobilier qui a obtenu, pour sa part, un permis de démolition en 2007 (il devait néanmoins en préserver la façade…).

Avec cette exposition, intitulée La chute des anges, l’artiste cherchait à susciter une réflexion sur la place du patrimoine religieux au Québec.
Ici, les ruines ne représentent plus les traces du temps, mais ce sont les débris d’une mémoire collective malmenée. À sa manière, et comme le travail d’Isabelle Hayeur, c’est une bonne manière d’interroger la manière dont se constitue – et se détruit – la mémoire collective des villes selon des critères qui ne sont pas toujours ceux de l’intérêt commun. Si ces artistes s’intéressent à un tel sujet, c’est car ces exemples sont nombreux : ici une église convertie en appartements (avec un projet immobilier au doux nom d’ « Espace divin », ça ne s'invente pas...). Mais on trouve aussi des projets plus culturels, comme la transformation d’église en bibliothèques.
Détruire les traces d’une histoire passée des villes – et donc, d’une mémoire collective – doit sans doute se faire avec circonspection et précaution et touche à des politiques de la mémoire dont les enjeux sont définis par chaque pays ou chaque ville. Certes, il n’est pas possible de tout conserver, et comme l’a affirmé Nietzsche à diverses reprises, l’oubli peut être parfois salutaire et l’hypertrophie historique est sans doute aussi dangereuse que l’amnésie. Mais Nietzsche distinguait deux sortes d’oubli : un oubli, pourrait-on dire, positif, nécessaire à l’action, et un « mauvais oubli », celui d’une mémoire traître.
Reste à savoir de quel côté classer le patrimoine religieux. En tout cas si l’on en croit Luc Noppen, professeur à l’UQAM, la question risque de se poser aussi du côté de l’Europe en ce qui concerne la préservation des églises, dont certaines, même en France, sont laissées à l’abandon par les municipalités qui n’ont pas toujours les moyens de les restaurer.
Isabelle S.
Pour aller plus loin :
A lire :
- Quel avenir pour quelles églises ?, sous la direction de Lucie K. Morisset, Luc Noppen, Thomas Coomans, Presses de l’université de Québec, Québec, 2006.
- Marc Augé, Le temps en ruines, Galilée, Paris, 2003.


Images:
1. Plan de Paris, Fullarton, 1872
2. Carte de Montréal, 1723
3. et 7. Photographie de la façade avant de l'église Saint-Vincent de Paul à Québec, et photographie de la démolition ( S. Groleau).

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3 commentaires:

  1. Anonyme says

    Si l'on ne remplacait pas les anciennes constructions par de nouvelles, 'y aurait il pas que des cimetieres? Depuis tout ce temps....

    Pardon je troll

    niala


    Atopiak says

    Bien sûr, tout garder dans l'espace urbain reviendrait à le saturer, et à nous faire vivre dans un environnement muséal. Mais il y a différents choix possibles entre faire table rase, et négliger totalement le rapport au passé et le sens des lieux pour toujours créer du nouveau, et le fait de tout garder... D'ailleurs, ce qui est intéressant dans les villes, c'est lorsque se superposent différentes époques dans l'architecture, différentes strates de temps (cf Rome, par exemple, et on ne peut pas dire que Rome ne soit pas une ville très vivante!!)
    Mon idée est de dire qu'il faut ne faut pas idéaliser le présent et l'avenir, et se souvenir du passé sans le muséifier... (et la ruine est tout le contraire, on y voit la trace du temps dans notre présent)
    Merci pour votre commentaire!


    Atopiak says

    Pour prolonger la réflexion sur la notion de patrimoine et sur la mémoire des villes, un autre cas d'église menacée:
    http://www.ledevoir.com/societe/actualites-en-societe/289191/la-sauvegarde-de-l-eglise-du-tres-saint-nom-de-jesus-quebec-reste-sourd-aux-s-o-s


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