Peter Weibel, une certaine idée de l'Europe

Une partie de cet article paraîtra dans le numéro d'Artline du mois de juin. Mais les contraintes éditoriales étant ce qu'elles sont, il sera amputé d'une de ses parties. Ayant eu la chance de rencontrer l'artiste Peter Weibel à l'occasion d'une série d'expositions qui lui est consacrée à Strasbourg ce mois-ci, j'ai souhaité publier l'article en version longue.
En effet, son travail propose une réflexion sur l'Europe qui m'a paru véritablement intéressante, et le sujet me tient à coeur - nous avons absolument besoin d'artistes, de penseurs, d'écrivains pour construire une véritable pensée critique de l'Europe, et pas seulement d'une Europe économique et commerciale - j'avais d'ailleurs déjà abordé ce sujet en parlant d'un bel essai de Georges Steiner. 


Peter Weibel, Kopf, 1967-68
Sur l’initiative d’Apollonia est présentée de mars à juillet 2011 toute une série de manifestations consacrées à l’artiste Peter Weibel, dans différents lieux de Strasbourg. Sous le titre « No Limits », il s’agissait de donner à voir divers aspects de l’œuvre de cet artiste hors norme et hors cadres, aussi à l’aise en tant que directeur d’institution – le ZKM, Centre d’Art et de technologie des médias de Karslruhe – qu’en tant qu’artiste ou théoricien des arts. On saura gré à Apollonia et à ses partenaires d’avoir permis aux strasbourgeois de découvrir l’œuvre et la pensée de cet artiste iconoclaste dont le travail, prenant autant la forme d’une critique des médias que de l’art vidéo, de l’installation ou de la performance, demeure encore trop méconnu en France. Et, puisque Strasbourg est la capitale européenne, nous avons eu le souhait de revenir sur une thématique forte traversant les œuvres de Peter Weibel présentées : celle de l’Europe, via la série d’installations à la salle des fêtes du Palais du Rhin, réunies sous le titre « Réécrire l’Europe » et à Apollonia (« De la réalité virtuelle à la réalité augmentée »). 
Ces installations trouvent en effet un écho singulier dans l’actualité la plus contemporaine de l’Europe, et nous engagent à revoir de manière critique notre manière de penser l’histoire et l’espace européen, au moment où l'on parle de remettre en question la libre circulation dans celui-ci et de rétablir le contrôle aux frontières - d'ailleurs, le Danemark s'est déjà engagé dans cette voie.


Peter Weibel, installation DVD, Réécrire l'Europe
Il faut dire que, si Peter Weibel est d’origine ukrainienne – il est né à Odessa – il est encore davantage autrichien, et a d’ailleurs travaillé avec les actionnistes viennois. Evoquant ce pays « sans qualité », reprenant ainsi une formule de l’écrivain autrichien Robert Musil, très critique sur l’austrianité, Peter Weibel reconnaît que la position de l’Autriche – aux frontières de l’Europe, ancrée dans ce qu'on nomme parfois la Mitteleuropa – et son histoire, celui d’un empire perdu,  a sans doute donné à son travail et à son approche de l’Europe une coloration particulière. L'identité autrichienne est en effet historiquement marquée par un esprit cosmopolite, entre influences allemandes et influences de l'Est - sur cette question, les essais de Claudio Magris apportent des perspectives intéressantes, que ce soit dans Le mythe et l'Empire ou dans Danube. En tout cas, pour Peter Weibel, il est toujours nécessaire d'interroger la notion de frontières telle qu'elle est pensée dans l'espace Europe. C’est ce qu’il a tenté de faire dans une installation DVD, « Réécrire l’Europe » (2008), qui rappelle à quel point les frontières européennes ont été mouvantes dans l’histoire, changeant au gré de la naissance et de la décadence des empires ou des flux migratoires. Sur une période de 2000 ans, la vidéo nous montre le déplacement de ces frontières européennes, qui se meuvent telles des organes vivants : mise en perspective critique et historique qui montre, dit Peter Weibel, le singulier pouvoir qu’a l’Europe, celui de se réécrire sans cesse.
Peter Weibel, La forteresse Europe (Forschung Europa), installation, 1994
De même, dans un contexte où la France comme l’Italie remettent en question les accords Schengen, et où l’on s’interroge sur la réponse à donner aux flux migratoires, La forteresse Europe (Festung Europa) de Weibel, installation datant de 1994, apparaît étrangement actuelle. Drapeaux noirs de deuil représentant les pays européens et leurs responsabilités, valises ouvertes des migrants débordant de vêtements : l’installation, créée dix ans avant la guerre de Yougoslavie, nous parle d’une Europe qui, sous couvert de bureaucratie et d’économie, génère nationalismes et replis sur soi. Il est vrai que, si l’histoire de l’Europe est celle des migrations, elle est aussi celle des conflits et des guerres. 
Peter Weibel, Europa(t)raum, installation, 1983
La dernière installation, Europa(t)raum, dont le titre joue sur la proximité phonique et ironique entre l’espace réel (Raum) et l’espace utopique, rêvé (Traum), invite à dépouiller le « rêve » européen de ses oripeaux médiatiques : devant l’image d’une carte de l’Europe unifiée, retransmise par un écran télévisé, de grandes lames d’acier évoquant des couteaux sont recouverts de taches rouges, qui, reconstituées, forment la carte européenne. Une manière d’expérimenter la dimension composite et fragmentée de l’idée d’Europe, passée au crible des conflits et des divisions.

Autrichien, Peter Weibel l’est aussi dans sa manière de proposer une critique de la représentation, qu’elle soit fantasmée ou médiatique. Il y a en effet une tradition autrichienne de critique du langage et de la représentation, qu’on trouverait aussi bien chez les romanciers Robert Musil et Thomas Bernhard que chez Wittgenstein. Contre la tendance nationale du Wegschauen (cet art de regarder ailleurs, soit de balayer la poussière sous le tapis pour ne surtout pas la voir, art souvent dénoncé par l'écrivaine Elfriede Jelinek), les artistes autrichiens furent souvent contestataires, et l’on peut rappeler que les première performances de Peter Weibel, en collaboration avec Valie Export, artiste connue pour ses positions féministes, furent plutôt subversives - on peut rappeler que, lors d'une de ces performances, en 1968, Valie Export promena Peter Weibel en laisse dans Vienne, tel un portrait de l'artiste en jeune chien. Il s'agissait surtout là de remettre en question les rapports hommes/femmes, dominants/dominés. 


Peter Weibel garde aujourd’hui cette propension à révéler ce qu’on ne souhaite pas voir, et tel était le propos d’une des installations présentées à Apollonia, visible jusqu'au 31 mai, Life in the 20th century. 250 millions murders (La vie au 20e siècle. 225 millions de morts). Peter Weibel a très vite travaillé en utilisant les médias de masse de manière critique – avec la série des Télé-actions, débutées en 1969, il fut ainsi un des pionniers de l’art vidéo. Avec l’installation dite de « réalité augmentée » d’Apollonia, il utilise des Iphone et des Ipad, soit les médias les plus récents, pour montrer la véritable nature de ce « court vingtième siècle », selon la formule célèbre de l’historien Eric John Hobsbawn, période la plus meurtrière de l’histoire de l’humanité. Invisibles de prime abord, dix globes apparaissent dans l’espace par le biais des écrans fonctionnant comme des fenêtres, symbolisant les dix décades du 20e siècle, pendant qu'une voix énonce les noms des génocides et des guerres. Jouant sur le local et le global, sur l’imbrication entre espace réel et symbolique, l’installation nous suggère que nous ne sommes peut-être pas étrangers à cette réalité historique et que, fut-elle abstraite, elle ne cesse de faire partie de notre monde - tout en demeurant impensée - voire impensable. 
Peter Weibel au vernissage de l'exposition Apollonia, De la réalité virtuelle à la réalité augmentée
On l’aura compris, le travail de Peter Weibel est critique – sinon politique. Comment concilie-t-il, d’ailleurs, une activité d’artiste contestataire, de théoricien des images, de curateur ou de directeur d’institutions ? Lorsqu’on lui pose la question, Peter Weibel évoque tour à tour Pierre Boulez qu'il admire – théoricien, avec de nombreux essais, autant que praticien de la musique et compositeur – et la division du travail selon Marx, avec cette tendance sociétale à vouloir répartir chacun dans un cercle d’activité déterminé. Le champ de l’art serait-il lui aussi réactionnaire, cantonnant l'activité de chacun dans des frontières bien définies ? A voir ! En tout cas, il a tiré de cette position à mi-frontières des avantages certains, proposant au ZKM qu’il dirige des expositions très pointues autant que grand public.

Au ZKM d’ailleurs, on pourra voir prochainement une exposition nommée Atlas. Comment porter le monde sur ses épaules ? (Atlas. How to Carry the Word of One’s Back ?) dont le curateur est Georges Didi-Hubermann, plus connu pour ses essais passionnants sur la question de l’image – et sur ce qui hante les images, ce qui se cache derrière elles. C’est justement dans cette perspective que s’inscrira l’exposition : non pas montrer des œuvres de maîtres connus, mais plutôt faire découvrir les sources à partir desquelles les artistes ont composés leurs œuvres, et qui permettent de les comprendre. Une archéologie de l’image, en somme, où l’on (re)découvrira avec profit les images collectées par l’historien de l’art Aby Warburg, qui cultivait le même intérêt, entre les années 1924 et 1929, pour les analogies et les montages que les artistes de son temps et dont le Mnemosyne Atlas demeure une tentative intéressante de remonter le cours des images par le montage, en traquant leurs analogies formelles à travers le temps (pour une analyse du travail d’Aby Warburg en parallèle avec celui de Walter Benjamin, voir ici, la partie consacrée au montage)

L’exposition se tiendra au ZKM, à Karlsruhe, du 7 mai au 7 août 2011. 

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1 commentaires:

  1. Anonyme says

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